Écrire sur le Cambodge

3 textes d’Hélène Cixous

  • Le théâtre se tenant responsable  (extrait du programme de la recréation de la pièce en 2010).
  • Une Etincelle Inextinguible  (extrait du programme original du spectacle en 1985).
  • L’incarnation (texte édité dans le n°5 de la revue « L’Art du théâtre », Actes Sud/Théâtre national de Chaillot, automne 1986). L’Art du Théâtre, 1986
Archives déposées à la BnF, Fonds H. Cixous.
Archives déposées à la BnF, Fonds H. Cixous.

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Le théâtre se tenant responsable.

Quand, en 1984, Ariane Mnouchkine et moi-même, passant par la Thaïlande pour aller arpenter aux frontières khmères les camps de résistants et de réfugiés, debout sur la pointe des pieds, nous tentons de regarder par-dessus le mur du temps pour essayer d’apercevoir l’histoire à venir, rien n’est totalement « achevé », ni les souffrances, ni le désespoir, ni l’espoir. Naguère, en 1979, le Vietnam a envahi les restes sanglants du Cambodge. Le roi Sihanouk n’est qu’en survie, comme le peuple à demi massacré.

En 1985, au moment où le Théâtre du Soleil crée la vaste pièce (en deux parties de cinq actes chacune) L’Histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge, on est vraiment au milieu du champ chaotique de l’histoire d’un pays qui a été pris dans le cyclone politique mondial, piétiné, bombardé de toutes parts par les puissances impérialistes occidentales puis asiatiques, voué à un génocide auto-immunitaire, dévoré par les siens, déchiqueté par ses voisins. On n’a jamais vu si pitoyable destin.

Jamais faiseurs de théâtre ne se sont trouvés si avant dans les ruines, en réalité, à la charnière brûlante des événements, avec des charniers et des nids de combattants à leurs côtés. Jamais création théâtrale ne fut si chargée d’urgences et de responsabilités.

ⓒ Arno Lafontaine.
ⓒ Arno Lafontaine.

Cette pièce a levé ses personnages et ses scènes sur les pentes du volcan    humain. Le Théâtre et l’Histoire, l’art et la geste sur le vif d’événements à portée planétaire, se sont unis à l’intersection même de ce temps « out of joint », comme le nomma Shakespeare, ce temps dis-joint, dé-membré. Nous voulûmes, en pleine dislocation, faire œuvre de remembrement, de remembrance vitale, de recueillement des membres d’un corps mis en pièces. Et jamais on n’avait eu une telle sensation de devoir faire le nécessaire travail de sauvegarde. Sans doute alors, sans que nous l’ayons calculé, un pacte de solidarité, une alliance secrète et même sacrée, s’établirent-ils entre le Théâtre du Soleil, petite communauté portée par les forces du rêve et de l’engagement dans le monde, et le peuple cambodgien, en difficile convalescence. Que de chances et d’énergies se sont combinées aussitôt pour donner suite, pour assurer les conséquences, éthiques comme artistiques. C’est ainsi qu’arrive en 1985, en spectatrice du Théâtre, une jeune chercheuse américaine, Ashley Thompson. Elle « voit » L’Histoire terrible mais inachevée de Norodom Sihanouk, roi du Cambodge. Sous le coup de l’émotion, se produit en elle une décision remarquable. Comme si elle était entrée dans la pièce comme dans l’histoire du Cambodge, elle se rend sans tarder dans ce pays. Et en quelques années, elle devient une savante mondialement reconnue de la civilisation khmère. Hasard ? Logique des émotions et de la pensée qui se fécondent d’un continent à l’autre.

Après vingt ans de travail sur le terrain, au titre des « Humanités », en tant que linguiste anthropologue, l’idée se présente à elle que le temps est venu pour les nouvelles générations khmères de se réapproprier activement et sous une forme vivante et splendide, ce qui gît derrière eux à l’état de passé inquiétant et méconnu, la mémoire silencieuse des années rouge sombre.

Lorsqu’un pays a terriblement souffert, et par la violence qu’ont exercée sur lui les grandes puissances brutales, et par ses propres cruautés intestines, il a vitalement besoin de refaire connaissance avec lui-même par la mémoire, le récit, la réflexion, la rude vérité. Il a besoin de cultiver ses racines, bien et mal mêlés.

Le temps est venu, et les porteurs d’avenir sont prêts : il y a, au bord de la scène, ces dizaines d’acteurs cambodgiens auxquels on doit la vie éclairée qu’ils attendent ; il y a là ces acteurs occidentaux souvent français, du Théâtre du Soleil, qui vont joyeusement à la rencontre de ces générations khmères, afin de partager leur double expérience et faire cause et création communes.

Le projet qui croît en ce moment, à l’initiative respectueusement aimante d’Ashley Thompson et du Théâtre du Soleil, a pour visée l’accomplissement d’une œuvre à multiples portées : il s’agit à la fois, premièrement d’initier de jeunes acteurs en devenir aux bonheurs de la création théâtrale, de leur donner les instruments et les fiertés d’une pratique où jouer et connaître se combinent, deuxièmement de leur donner mission et possibilité de ranimer la mémoire qui couve sous les cendres. De reprendre leur héritage, de devenir les héros actifs de leur destin, de se comprendre eux-mêmes, de se réadopter. Troisièmement, de regagner le temps perdu par les moyens les plus rapides, les plus excitants, ceux de l’imagination de la vérité. Devenir les artistes de la réalité, les interprètes des malheurs et des triomphes, les danseurs du temps, voilà le but à eux proposé, et il n’est pas impossible de l’atteindre : il y a là de la pensée, de l’amitié, du désir, des forces, des solidarités, des compétences. Il ne manque que de l’argent.

Car l’art est déjà là : lorsque j’ai vu les documents filmés des répétitions menées depuis des mois, avec des bouts de tissus pour palais, une chaise en plastique pour trône et une casquette pour une armée, j’ai été bouleversée par la puissance de vérité, la beauté d’évocation, le talent inouï de ces « commençants » déjà géants. Ce qui s’annonce là-bas, à Phnom-Penh ou Battambang, c’est une expérience inouïe : la renaissance d’une culture, revenant à elle-même après un désastre, à l’appel de ses nouveaux arrivants. C’est que la confiance en la cause, la conviction que la cause est juste, donne vraiment des ailes. Il y a là-bas un régiment d’anges dépenaillés. Les plumes tiennent avec des brins de ficelle.

 

Hélène CIXOUS

Théâtre du Soleil. Paris, mai 2010

 

ⓒ Arno Lafontaine
ⓒ Arno Lafontaine

 

Une étincelle inextinguible.

Le Cambodge, pays des Khmers, antique royaume paysan, a pour fatalité sa situation géographique tout contre le Vietnam.
Viennent les guerres indochinoises. Après la France, les États-Unis s’attaquent au Vietnam communiste. Le Cambodge neutre est emporté dans la tempête. Pour l’atteindre, l’Amérique n’hésite pas à lui passer sur le corps et à le piétiner. Cette tragédie engendre une tragédie plus amère encore. Fuyant l’Amérique, le peuple khmer se retrouve dans les bras meurtriers des Khmers rouges, effrayants nourrissons de l’idéologie communiste. De 1975 à 1979, le peuple khmer descend les degrés de l’enfer Pol Pot.
Notre pièce s’achève le 6 janvier 1979, à l’orée de l’époque actuelle. Ce jour-là, le Vietnam, armé par l’URSS, s’empare du Kampuchea démocratique de Pol Pot, rejette les Khmers rouges dans les maquis, sauve un reste de peuple à l’agonie. Et puis absorbe le pays. Car depuis 1979, il n’y a plus de Cambodge khmer. Le Cambodge est l’esclave du voisin vietnamien qui jadis, sous le nom d’Annam, rêvait de l’avaler. Cinq millions de Khmers contre 50 millions de Vietnamiens — tel est le chiffre du destin. En 1979 a commencé la troisième tragédie du Cambodge contemporain.
Nous en ignorons la fin.*

HOMME POLITIQUE, HÉROS DE THÉÂTRE
Lorsque nous avons vu surgir le Prince Sihanouk dans le beau livre de William Shawcross, Sideshow (Une Tragédie sans importance), qui a joué pour nous le rôle de « chronique », il nous a semblé fait pour devenir un héros de théâtre. Car Sihanouk est « théâtral ». C’est-à-dire digne de Théâtre. L’homme qui paraît sur la scène doit dévoiler son cœur et ses arrière-pensées. Il dit ce qui dans la vie ordinaire serait tenu caché, et plus rigoureusement encore lorsqu’il s’agit d’une personne politique. Le personnage ne trompe pas le public. Le Prince Sihanouk vit sur la terre comme sur une scène de théâtre. Il prend le monde entier à part. Il se montre tel qu’il est. Et il montre les autres tels qu’ils sont. Il a fait sienne la malice shakespearienne : « All the world’s a stage ».
Le Prince Sihanouk n’ignore pas qu’il s’est fait, autour de son destin, une œuvre de théâtre. Nous l’en avons informé par courtoisie. Le Prince a eu la juste élégance de ne jamais sortir d’une absolue discrétion.

UN SAMPEÂH
En décembre 1984, à Tatum, à Ampil, dans les camps de la résistance nationaliste situés sur un reste de sol khmer au bord de la Thaïlande, les tout petits enfants accueillaient les étrangers en joignant les mains pour le sampeâh, le gracieux salut du temps royal. Ainsi le sampeâh, qui entraînait la mort sous la terreur Pol Pot était revenu. À nouveau, la mère apprend au bébé qui ne sait pas encore marcher, à joindre les doigts devant le petit nez. Et les enfants plus grands criaient doucement à l’étranger le mot de passe magique : « Okbyebye ! ». Alors le passant français baissait la tête, le cœur crispé de honte et d’amour. Et il faisait écho d’une bouche malhabile : « OKbyebye!  »
Dans le ciel nettement bleu, des éclats de tonnerre sec. « Où est l’orage ? » s’étonnait l’étranger. L’orage, c’était l’armée vietnamienne, venue, avec ses canons et ses tanks, réduire le pleuple khmer après le peuple annamite. Les heures des camps étaient comptées à coups de canons. Le 25 décembre 1984, l’assaut est donné de tous côtés. La terre du Cambodge libre est maintenant plantée dans les cœurs. On ne peut pas chasser les Khmers de la terre qui bat dans nos poitrines. Notre pièce est un sampeâh. Un salut tendre et respectueux à un peuple qui n’a en ce moment pour terre que l’avenir.

ET LES KHMERS ROUGES ?
Il y en a toujours. Certains sont bien en vue au Cambodge vietnamisé. Oui, nous l’ignorons trop souvent, Heng Samrin et son équipe gouvernante sont d’anciens Khmers rouges, qui, en 1978, ont passé par dessus le rouge sang des Polpots dont ils sont maculés, le masque de Moscou. D’autres font partie de la coalition tripartite de la Résistance à l’envahisseur vietnamien. Écœuré, l’étranger n’a aucune envie de les approcher. Mais cela fait partie de ses privilèges d’étranger que de pouvoir se garder de telles fréquentations. Les Khmers eux, les victimes, consentent aujourd’hui à côtoyer leurs bourreaux : alliance douloureuse mais sans hésitation contre l’archi-ennemi, le Vietnam. Ce que cela doit coûter aux cœurs endeuillés dépasse notre imagination. Il faut traverser la haine pour regagner sa patrie ? Les larmes aux yeux, les Khmers la traversent. Et le Prince Sihanouk, qui préside depuis juin 1982 cette coalition de résistance, est salué bien bas par ceux qui en 1970 l’ont déposé, et par ceux qui, en 1975, lui ont tué 5 enfants, 14 petits-enfants et la moitié de son peuple.

AU TRAVAIL
Voici que l’Histoire doit devenir Théâtre. Dans le passage d’un genre à l’autre la vérité (historique ici) ne change pas. Ce qui change c’est le rythme.
Créer pour le théâtre c’est d’abord se soumettre à l’urgence. Le livre peut attendre la lecture : il a l’éternité. Mais le théâtre n’a que le temps du spectacle. Le présent, seulement le présent. Alors il faut écrire à l’immédiat. On voit le livre s’écouler comme un fleuve, la pièce de théâtre se dresser et se presser comme une succession de batailles. Il faut gagner… du temps. Pour une pièce historique, le travail du théâtre est semblable au travail du rêve : nos épopées de rêve durent 5 minutes, grâce à la condensation et au déplacement. On a seulement le temps de jouer à « la vie ou la mort ». Au théâtre, le destin bat très vite, au rythme du cœur. À chaque battement (une scène), la vie risque d’être perdue. 1955-1979 : notre pièce dure 24 ans en quelques heures. Parfois trois ans se précipitent en une seule scène. Parfois un jour mondialement fatidique se joue en 4 scènes, en 4 capitales. Parfois trois ans passent entre deux scènes, comme rien, comme la mort. Il y a 50 tableaux. Tous sont fictifs. Tous auraient pu se passer en réalité.

ARRIVENT LES PERSONNAGES
Le premier qui se soit présenté à l’imagination de l’auteur, ce fut le spectre bien visible du père du Prince Sihanouk, le défunt Roi Suramarit. Ce défunt si vivant, si charitable, n’est-il pas le symbole même de l’obstination du Cambodge à ne pas disparaître ? Et n’est-il pas en outre le signe même de l’Art du Théâtre : l’art d’incarner, de réincarner, de ranimer ? En lui, s’annonçait déjà, avant toute écriture, la deuxième époque du spectacle : 1970-1979. En ces années, le Cambodge devint un pays peuplé d’autant de morts que de vivants. Maintenant, il faut vraiment que les morts aident les vivants à résister à l’effacement total, pensait l’auteur…
En réalité, le Roi Suramarit n’était pas mort en 1955, lorsque la pièce commence. Succédant a son fils Sihanouk, il a régné de 1955 jusqu’à sa mort réelle en 1960. Mais pendant ce règne, c’est le Prince Sihanouk qui gouvernait et faisait l’Histoire.
Le Théâtre a choisi de donner à Suramarit le pouvoir immense de ceux auxquels nous pensons et qui nous hantent pour notre bien. À sa manière magique il « incarne » toutes les fidélités.

CE QUI ARRIVE A L’AUTEUR LORSQUE LE TEXTE A L’AIR FINI : QUELQUES COUPS DE PATTE DE LA PART DU THÉÂTRE
Entrent les comédiens. Alors en passant par l’immense tamis vivant du jeu et de la mise en scène, la pièce se mesure, s’épure. Des scènes s’évaporent. D’autres accourent. Une scène que l’auteur aimait beaucoup entre un matin. Et re-sort le soir même : elle s’était trompée de pièce, de style. Pardon. Une scène intimidée se présente. C’est justement elle que l’on attendait ! Par un regard lancé très loin un comédien agrandit soudain l’espace : l’auteur voit couler un fleuve là où s’élevait un mur ! Aussitôt le fleuve se jette dans le texte. Le Théâtre nous révèle sa mathématique merveilleuse ; sur la scène une foule se ratatine, mais trois comédiens se placent et l’auteur voit tout un peuple. Alors les masses des Khmers rouges ? À la trappe ! Reste l’individu, chacun aussi immense que dix mille. Je redécouvre que c’est par le singulier que se manifeste l’universel. Si un fait mille, deux semblables font moins qu’un. Nixon plus Kissinger c’était trop, l’un d’eux fut renvoyé pour cause de double emploi. De même pour Hou Youn plus Hu Nim. De trois ambassadeurs US il n’en restait déjà plus qu’un. Un général américain contient une demi-douzaine de ses pareils. Chou En-Laï à lui seul et sans Mao est devenu la Chine en personne.
Mais voici qu’apparaît un personnage en plus ! Un cadeau du Théâtre à l’auteur. Il est entré sur la scène sous le sans-nom de « serviteur ». Le voilà qui devient utile, puis attachant, puis indispensable. Alors c’est en hâte qu’on lui fait place dans l’histoire. À la fin, tous ensemble, nous l’avons baptisé Dith Boun Suo. Désormais il fait partie de cette œuvre dans laquelle il est entré de son pas oblique et pour toujours, comme est entré dans nos vies tout un peuple, auquel, pendant longtemps, nous n’avions pas pensé. Et l’auteur se demande encore : qu’est-ce qu’un auteur ? Qu’est-ce que ce monde qui crée et que nous appelons Théâtre ?

Hélène CIXOUS

* Le Vietnam était encore occupant à l’époque de la création en 1985, il a depuis quitté le pays en 1989.

Archives déposées à la BnF, Fonds H. Cixous.
Archives déposées à la BnF, Fonds H. Cixous.